Champagne & Confetti

Complainte d’une vie sur Instagram

«Je crains qu’il y ait quelque chose de brisé dans notre génération, il y a bien trop de regards tristes sur des visages souriants.»

– Atticus, Love Her Wild, Éditions Michel Lafon, 2018

 

Trop de standards inaccessibles et de modèles parfaits. Trop d’attention pour le corps et le cash. Trop de photos retouchées et d’opinions payées. Trop de femmes magnifiques qui rêvent secrètement d’être Cassandra Loignon[1].

J’ai moi-même parfois un peu envie d’être Cass. De me déposer là, dans sa vie parfaite, avec son mari parfait, son fils parfait, dans son condominium parfait. Il suffit de s’intéresser momentanément au parcours bonheur de cette girl next door de la banlieue de Québec pour comprendre à quel point c’est facile de se comparer, puis d’élever ses exigences envers soi-même. Ça devient même challengeant de modifier les barèmes de réussite jadis établis pour sa propre vie. Et dans ce monde où on en veut toujours plus, où on se cherche encore à travers cette quête insatiable vers le bonheur et la réussite, on a peut-être trop facilement laissé place au culte de la «personnalité inspirante».

On est tombées si rapidement sous le charme de la proximité qu’on n’a même pas réalisé à quel point on avait normalisé le concept de vie parfaite. Et pour cette vie, on est maintenant prêtes à tout, même à accepter de porter un masque. Derrière son maquillage, derrière son chandail Gucci, derrière son mari, ses enfants, sa nouvelle voiture, sa décoration de salon, derrière sa carte de crédit loadée. On s’étourdit à épingler des images, à s’inventer une vérité, quand en fait, on se cache du monde et de soi-même. On fuit notre réalité. On vibre de désir pour l’abondance qu’on interprète à sa façon dans le paraître ou pour la reconnaissance qu’on adule quand on scroll down à la recherche de réponses à ses questions ou d’un sens à sa vie.

Mais au final, on aboutit toujours aussi à ce sentiment gossant de ne pas en faire assez, de ne jamais être enough. On reste avec ce feeling traître qui nous rend esclaves de nos propres illusions et nous pousse dans cette vie agitée où la reconnaissance du dépassement de soi n’a plus de limites, si bien que la route promise vers le top mène tout droit à cette destination qu’est «l’épuisement».

Parfois, souvent, j’ai envie d’une vie tranquille. Une vie avec zéro follower. Un monde sans influenceurs, unboxing ou publicités sponsorisées. J’ai ce fantasme de faire disparaître soudainement mes plateformes et de m’enfuir sur une île déserte sans téléphone… Juste du vin et quelques vieux amis pour rire autour d’un feu. J’ai cette envie weird de revêtir sans cesse le même chandail pis de m’en foutre. J’ai le goût de voir plus souvent le symbole + sur le cercle de ma story vide.

Je veux me sentir normale de rêver à plus de couchers de soleil et de fous rires plutôt qu’au salaire dans les six chiffres. Je suis curieuse de cette vie où je me sens magnifique et à la hauteur de toute situation. J’aimerais flirter avec des pensées exemptées de doutes et croire de façon absolue que ma maison, c’est la plus belle, que mes enfants sont merveilleux et que mon souper n’a pas besoin de présentation sophistiquée. J’ai envie de me sentir heureuse, en vivant plus simplement, avec ce que j’ai maintenant. Et si c’est vrai qu’on est faites de ce qui nous a construites et brisées, alors je sais que je suis maintenant assez forte pour être ma propre inspiration.

Parce qu’entre la toile et la réalité, il y a tout un monde. Trop souvent on est là, assises dans notre maison parfaite, avec notre mari parfait, à espérer que cette vie parfaite s’achève enfin! On est là, incapables de deviner ce qui nous rendrait heureuses, mais confiantes que quelque part au loin, là où la vérité croise le courage, la vraie vie attend peut-être juste d’être trouvée.

 

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K.

Source photo: Pexels

[1] Personnalité publique aux airs de Kim Kardashian faisant partie du club sélect des influenceurs importants. Son compte Instagram @cassandraloignon est suivi par 85 000 personnes.