Chroniques d’une avocate : l’honnêteté


ÉTATS D'ÂME, DÉVELOPPEMENT, Personnel, STYLE DE VIE, TEXTES DE G., x / lundi, mars 19th, 2018

Je travaille en droit disciplinaire. C’est quoi ça? En gros, on « check » que les professionnels respectent bien leurs règles de déontologie. Parce que y’a certaines professions qui ne peuvent pas être exercées par Pierre Jean Jacques, pour lesquelles ça prend un permis d’exercice (comme être avocate, par exemple). Pourquoi? Pour que ces professionnels-là soient encadrés et pour ainsi que le public soit protégé.

Pis là, je me suis rendue compte avec le temps qu’on exige des professionnels des normes souvent plus élevées que ce qu’on exige en amour ou dans notre vie. Comme si on se respectait même pas assez pour exiger autant des gens qui nous entourent que de notre notaire, notre infirmière ou notre courtier immobilier. L’erreur est humaine dans notre vie personnelle, mais les professionnels, eux, doivent être des robots et tout accomplir à la perfection. Ça m’amène à me demander: est-ce qu’on exige trop des professionnels ou pas assez des gens qu’on laisse entrer dans nos vies?

Certains professionnels ont, selon leur code de déontologie, une obligation de renseignement ou de divulgation de l’information (TOUTE l’information). Par exemple, dans le cas d’un courtier immobilier, celui-ci doit absolument «conseiller et informer avec objectivité la partie qu’il, ou l’agence pour laquelle il agit, représente et toutes les parties à une transaction. Cette obligation porte sur l’ensemble des faits pertinents à la transaction ainsi que sur l’objet même de celle-ci et doit être remplie sans exagération, dissimulation ou fausse déclaration.» Puis, il doit également «informer la partie qu’il représente et toutes les parties à une transaction de tout facteur dont il a connaissance qui peut affecter défavorablement les parties ou l’objet même de la transaction.»[1]

On s’entend, ça ne laisse place à AUCUNE cachette! Pourtant, combien de fois j’entends des gens dire, en parlant des relations, qu’un petit mensonge blanc par ci, par là, c’est correct?! Que ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal? Combien de fois je vois des amies accepter de se faire mentir par leurs chums? Puis surtout, comment ça se fait que c’est moi qui passe pour l’extraterrestre quand je fais savoir ma vision des choses, selon laquelle on devrait être 100% transparent tout le temps avec son partenaire et que non, les mensonges blancs, ça ne passe pas?! C’est vrai, mon amie m’a dit l’autre jour : «Je sais qu’avec toi, ça passe vraiment pas les petits mensonges blancs.» Comme si c’était pas normal et que j’étais trop rigide. Je comprends pas.

Puis, en fait, c’est pas juste avec les professionnels que le droit est exigeant côté honnêteté. Oui, les règles sont plus strictes envers ceux-ci, car ils se doivent de répondre à des normes plus élevées à cause de leur statut, mais en droit civil, par exemple dans le cas d’un vice caché suite à la vente d’une maison, les tribunaux ont aussi tendance à mettre la barre haute côté honnêteté et transparence vis-à-vis monsieur-madame-tout-le-monde. La Cour du Québec s’est d’ailleurs exprimée ainsi :

«[33] Il ne s’agit donc pas, pour le vendeur, de simplement répondre aux questions qui lui sont posées ; il doit faire preuve d’honnêteté et de loyauté vis-à-vis l’acquéreur potentiel.

[34] Comme le mentionnait un juge de la Cour d’appel, les relations entre un vendeur et un acquéreur ne doivent pas s’assimiler à un jeu de cache-cache et le vendeur ne doit pas non plus amener son vis-à-vis sur une fausse piste ou induire chez lui un sentiment de fausse sécurité.

[35] Également, comme le rappelaient les auteurs Baudouin et Jobin dans leur traité :

« Dans certaines circonstances, donc, une partie ne peut plus se contenter de répondre honnêtement aux questions de l’autre partie : elle doit prendre « l’initiative » de lui divulguer tous les faits qui sont normalement susceptibles d’influencer son consentement de façon importante. »»[2]

 

Donc, quand ton chum te dit: «Ben je te l’ai pas dit, parce que tu me l’as pas demandé», désolée de te dire ça, mais BULLSH*T! Deux personnes qui se connaissent même pas font une transaction et le vendeur doit être plus honnête avec l’acheteur que ton chum l’est avec toi… tu trouves ça normal? Je comprends qu’il s’agit d’une transaction de plusieurs centaines de milliers de dollars, mais c’est pas parce qu’on peut pas quantifier l’amour et la confiance qu’on donne à l’autre, qu’on peut faire ce qu’on veut avec et que ça vaut pas tout l’or du monde. On devrait exiger plus! Exiger la même transparence que lors d’une vente de maison. On veut pas découvrir un vice caché chez notre partenaire trop tard… Pis y’a malheureusement pas de tribunal pour ça!

Lire aussi :

Chroniques d’une avocate – Les relations
Faire confiance AKA jouer à la roulette russe avec son cœur

 

 

 

G.

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Source photo: Unsplash

Sources:

[2] Bélisle c. Paquette

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4 réponses à « Chroniques d’une avocate : l’honnêteté »

  1. Superbe partage, c’est tellement quelque chose qui me frappe moi aussi ! Cela m’évoque un article que j’ai lu récemment qui montrait que selon un sondage, la moitié des millésimaux en couple quitterait l’élue de son coeur pour une promotion au travail… Serait-il donc moins pertinent d’être intègres aujourd’hui face à notre vie familiale que face à notre source de revenus? C’est une évolution de notre société intéressante à étudier. Belle journée !

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