Vivre avec la dépression – Chapitre 14 – Le lunch de Noël


ÉTATS D'ÂME, TEXTES DE LdT., x / mercredi, décembre 5th, 2018

J’adorais Noël. L’odeur du froid, les manteaux qui traînent partout, la fatigue de la fin de session, l’alcool qui coule plus souvent qu’à son tour, les vacances qui arrivent. Le temps des fêtes, c’était le repos, les amis, cette occasion spéciale dans l’année où on allait dîner avec les professeurs du département, les notes des examens finaux qui rentraient et que j’avais torchés, parce que j’étais une excellente étudiante. J’adorais Noël, fumer des joints et lire pour le plaisir, sortir avec mes bottes qui prennent l’eau, mettre du gloss et quatre chandails de laine. Me faire des cafés Baileys le matin. J’adorais Noël, c’était mon repos du guerrier.

Mais ça, c’était quand j’avais encore un avenir, des envies, des aspirations. J’avais des choses à dire, je me trouvais tellement bonne, avec toute la confiance arrogante d’une fille de vingt ans. J’étais insupportable. Je monopolisais les lunchs de Noël comme je monopolisais tous les lunchs, mais avec en plus la frénésie anxieuse que les enfants éprouvent toujours à l’arrivée des fêtes.

Je ne peux pas dire exactement quand tout ça a changé, quand j’ai perdu mon estime de moi. Je ne crois pas que ce soit un évènement particulier, je crois que ça s’est érodé, au fil du temps, à coups de bat de baseball dans la face probablement. J’ai fini par me rendre compte que je n’étais rien, que je ne ferais jamais rien de grand, que j’étais même pas foutue de me trouver une job. Que j’étais même pas foutue de sortir du lit.

C’est fou la vie, quand même.

Aujourd’hui, Noël, c’est une corvée. C’est deux jours où je me retrouve avec ma famille et pendant lesquels je n’ai rien à dire. De toute façon, les enfants sont là pour prendre la place, et moi je n’ai pas la mienne. C’est essentiellement deux jours où j’endure les familles de mes frères parce que le gym est fermé et que je ne peux pas m’y réfugier, comme à mon habitude. C’est une semaine que je passe à avoir mal au ventre parce que dîner de Noël et Crohn ne vont pas très bien ensemble. Il y a deux ans, j’étais recroquevillée sur un sofa, terrassée par la douleur, et on essayait de me faire sentir cheap pour que je rejoigne tout le monde à table. As*holes.

Je vais toujours avoir froid, mes pieds vont être mouillés pour avoir marché dans une flaque de neige fondue que quelqu’un va avoir laissé sur le plancher. Je vais avoir froid et je vais porter le même chandail de laine qu’il y a dix ans, pas parce que je suis écolo, pas par tradition, mais parce que j’ai pas une cenne pour m’en acheter un autre. Je ne fais plus l’effort de mettre du gloss, de toute façon j’ai l’air vieille et fatiguée, quoi que je fasse. Je ne suis plus une excellente étudiante, je traîne mon doctorat et on va encore me demander «tu la finis quand ta thèse?», comme si je le savais, comme si c’était si facile de faire de la recherche. «Si tu trouves ça trop long, tu peux la finir à ma place t’sais, ça ne me fera pas un pli.»

On ne m’invite plus dans les partys de Noël parce que je suis plate et fatiguée. J’ai un caractère de cul aussi. Je n’en ai plus, de lunchs de Noël, et ça ne me dérange pas tant. Le temps des fêtes passe sans moi comme la vie me passe au-dessus de la tête. Et quand j’ai un gros moment de nostalgie, j’aurai toujours Le Noël de Pruneau et de Cannelle à écouter en repeat. Ça, ça ne changera jamais.

 

Lire aussi :

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VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 2 – FAIRE LE CAFÉ
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 3 – LIRE LE JOURNAL
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VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 7 – FRANCHIR LE CADRE DE PORTE
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VIVRE AVEC LA… MALADIE DE CROHN – CHAPITRE 9 – CÉDER SON SIÈGE
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 10 – AU BOULOT SISYPHE!
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 11 – LA PAUSE-CAFÉ
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 12 – «MON ÉDITRICE VOULAIT UN TITRE QUI PARLE D’AMOUR ET DE RELATIONS»
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LdT.

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Source photo: Pinterest

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