Vivre avec la dépression – Chapitre 8 – Un pied devant l’autre


ÉTATS D'ÂME, TEXTES DE LdT., x / mardi, juin 19th, 2018

Y’a rien en moi qui reste de ce que je devais être. Je suis une imitation, un knock off, le faux sac Chanel qui se vend sur un stand du métro, que personne ne regarde vraiment, qui sent le plastique cheap, made in Thailand. Mes coutures se défont, je vais perdre ma ganse d’ici 3 jours, je suis probablement déjà tachée. Je ne trompe personne. Je suis un fake, à tous les jours. Un fake qui ne trompe personne.

Parfois, je me trompe moi-même, c’est ça l’important. Pas quand je suis chez moi et que je fais de l’anxiété. Pas quand je suis avec les autres et que vraiment, les interactions sociales, c’est pas mon fort. J’arrive à me tromper quand je sors, dehors, quand je marche. C’est un temps de répit où tout se réduit à un geste simple, constant, répétitif. Je marche longtemps, des heures, c’est mon moment à moi qui ne sert à rien, mon moment de félicité qui j’étire toujours d’un coin de rue de plus, une marche, une adresse. Juste pour oublier mon odeur de plastique cheap et mes coutures qui se défont.

Je marche au lieu de prendre l’autobus, le métro, je marche quand on m’offre un lift, je marche et je suis bien, je suis seule. Je suis la promeneuse solitaire. Si tout va bien, s’entend, si je ne me fais pas couper par un cycliste, si un piéton ne me freine pas de son pas trop lent, ou trop près de moi, si je ne tombe pas sur une colonne en marche d’une armée de bambins à la sortie d’une garderie, s’il n’y a pas trop de bruits, de la construction, ou un monsieur concupiscent qui se magasine un nez cassé.

La musique joue dans mes oreilles, me coupe du bruit ambiant, du monde, une trame sonore au drame toujours absent d’une vie sans scénario. Faut se le faire, son propre drame, y’a rien de pire que de se dire qu’on est un NPC dans la quête de quelqu’un d’autre. On se sent encloisonné dans un moule trop petit, pas tout à fait de la bonne forme, ça rentre mais faut forcer un peu; et on passe une vie là-dedans, y’a de quoi devenir fou, ou dépressif… Alors je me le fais, mon drame, même si juste le temps d’une chanson, d’une marche, mon monde intérieur fait de moi un super-héros, avec des pouvoirs et des défauts, des vilains, des quêtes où y’a toujours des NPC et y’en a qui meurent au passage parce que c’est le propre des figurants. Mais moi je m’en fous, je passe d’un univers à l’autre, pas le temps de pleurer.

Mon pas est stable, ferme, assuré. C’est mon moment le plus assuré de la journée, sans contredit. J’ai mon sac à dos et mes jeans déchirés et mes cheveux qui partent dans toutes les directions, mais à l’intérieur, y’a l’éruption du Vésuve, y’a la planète à sauver, y’a une alliance intergalactique, la paix des nations, un territoire sauvage, des dieux tombés de l’Olympe, une invasion d’orcs, un vrai sac Chanel, authentique.

En posant un pied devant l’autre, je me rends quelque part, mais surtout, je reviens en moi. Je deviens celle que j’aurais dû être, sans frustrations, sans échecs. Et j’y ai bien droit, même juste le temps d’une rêverie solitaire. Le monde n’est pas plus beau dehors, mais à l’intérieur c’est le calme, j’ai fait le ménage sur le champ de bataille et autour de moi, il n’y a plus rien que le vent et l’odeur de la poussière qui retombe. Ça me fait du bien, marcher, vous l’aurez compris. Et quand je passe devant le stand de sacs et de portefeuilles cheaps dans le métro, je ne vois rien, je ne vois plus rien, je suis dans ma tête, bien, répétitive. La vie ne devrait être qu’une longue marche, mais j’ai lu un truc de Stephen King qui me disait le contraire. Si bien que j’ai perdu ma chute pour ce texte. Blâmez Stephen King.

Lire aussi :

VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 1 – METTRE LE PIED À TERRE
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 2 – FAIRE LE CAFÉ
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 3 – LIRE LE JOURNAL
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 4 – PRENDRE SA DOUCHE
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 5 – À SON GRILLE-PAIN!
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION -CHAPITRE 6 – METTRE SON MANTEAU
Vivre avec la dépression – Chapitre 7 – Franchir le cadre de porte

 

 

 

LdT.

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Source photo: Unsplash

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