Vivre avec la dépression – Chapitre 2 – Faire le café


ÉTATS D'ÂME, TEXTES DE LdT., x / lundi, février 5th, 2018

C’est toujours mieux que de se lever aux couteaux. « Wake and Bake », qu’on disait quand on était jeunes. Mais je ne peux plus me réveiller au THC maintenant, mon équilibre ne tient pas à grand-chose : me coucher tôt, bien manger, éviter drogues et alcool, bouger tous les jours. Aujourd’hui, c’est plus du type « Wake and soberly contemplate the Dread of Today ». Alors je fais mon café.

Je fais mon café, de la même manière chaque matin, comme un point d’ancrage dans ma journée. Je n’ai pas besoin d’excitation, c’est ce que je me dis. Je me souhaite une journée calme, sans surprise. Sans magie peut-être, mais il faut faire des choix. J’aimerais ça, être capable de me torcher avec mes chums, comme quand on fait de la poudre dans les toilettes du bar, qu’on boit du fort semi-frelaté fait maison et entièrement pas buvable mais qu’on s’en fout, on le boit pareil, pis on a du fun. Le problème c’est qu’ensuite, après une soirée de gros fun sale et de sourires scotchés, je suis au lit pendant 4 jours, que même quand le hangover est passé, il me reste encore l’anxiété, l’envie de mourir, la honte et la solitude. Le désir de la mort. Parce que ma chimie cérébrale n’est plus tout à fait au point, qu’elle ne l’est jamais vraiment, mais que je viens de lui brasser la soupe. Alors vaut mieux éviter. Je fais mon café.

Il y a quelque chose de rituel là-dedans. Quand j’ai arrêté de fumer, c’est ce qui me manquait le plus : pas nécessairement de fumer, mais plutôt de rouler mes joints; l’enchaînement des gestes précis, ordonnés, une séquence à la fois pensée et machinale. Sentie. J’étais présente dans chaque action. D’accord, faire mon café est beaucoup plus machinal que pensé, je ne me sens pas aussi investie dans le processus et le buzz en bout de ligne n’a rien à voir avec l’engourdissement éveillé du cannabis. Mais on prend ce qu’on peut, avec l’âge et la maladie mentale.

Oups. Je l’ai dit? Ces deux mots maudits? Maladie mentale. Des mots qu’on ne veut pas voir, qu’on ne peut pas comprendre. Parce que tout le monde ressent, tout le monde a des émotions, des moments down, des moments up, des moments de stress et d’autres de confusion. On se dit que ça doit être ça, alors on ne comprend pas le drame. Et même moi, je ne peux pas vous l’expliquer. Même moi, j’en vois d’autres comme moi et je ne peux pas comprendre. Je ne sais pas ce que c’est, la maladie mentale. Mais je sais faire le café.

De la même façon que je préparerais des tracks de poudre sur un plateau, un paquet de cigarette, un couvercle de boîte. J’ai toujours préféré les tracks aux clés, c’est plus élégant. Je ne suis pas une junkie, je suis une dévote. J’ai besoin de rattacher des gestes à des états, j’ai besoin de respecter le buzz, je communie avec mes chums à chaque fois qu’on se partage un quart, des agapes un peu trash mais non moins fraternels, et j’ai ma relation privilégiée avec le divin quand je consomme seule dans ma chambre. J’ai la foi, voyez-vous.

Mais ce n’est plus vrai. Je suis une apôtre orpheline. J’ai la même bouteille de Jameson qui traîne dans un tiroir depuis des mois. J’ai un gramme de pot sec dans ma boîte à bijoux. J’ai de la vieille codéine dans un contenant d’Advils qui doit être périmée depuis plus d’un an. Je n’y pense jamais, ce n’est même pas difficile, je n’ai pas à résister. Je plains les addicts.

J’ai dû faire le choix entre aller prendre une bière avec mes amis ou ne pas me réveiller en voulant me jeter devant une voiture. Je suis plate, c’est sûr. Je ne vois pas grand monde parce que notre activité préférée, aux adultes équilibrés, c’est de profiter des 64 heures qui séparent le vendredi 17h au lundi 9h pour se gorger d’alcoolisants et de psychotropes, faire comme si on n’avait pas une vie de marde, rire le plus possible, le plus fort et le plus faussement possible, faire le plein d’agitation, d’excitation, faire le plein de vie, comme toujours trop croche parce que tellement forcée. Aller au chalet et se dire « on est tellement bien », quand on voit bien le décompte tomber comme une sentence fatale sur notre bonheur. « On est tellement bien », après avoir passé une heure à paqueter, à arroser les plantes pour pas qu’elles meurent, à demander aux voisins de prendre le courrier pendant notre absence, à fermer le chauffage, s’assurer de ne pas laisser de vaisselle sale dans l’évier parce que ça fait des bibittes. Puis à faire de la route, avec toutes ces autres voitures qui font de la route pour s’évader pendant ces mêmes 64 heures. Puis on arrive, fatigués. On se dépêche à vivre, à être bien. « On est tellement bien ».

Mais moi, je ne suis pas bien. Moi, ça m’épuise. Le même 64 heures au chalet va m’en prendre 96 à récupérer. Surtout si on a descendu une bouteille de Calvados. Et une bouteille de blanc. Suivie d’une bouteille de rouge. C’est sûr, c’est sûr, j’ai une maladie mentale. Alors je vais être plate. Je vais choker le chalet. Choker le bar avec mes chums. Choker le souper chez un ami parce qu’on risque de se torcher anyway. Je vais choker, comme d’habitude. Parce que j’ai une maladie mentale. Et tout ce que je veux, le matin quand je me réveille, c’est d’être capable de faire mon café.

 

Lire aussi :

Vivre avec la dépression – Chapitre 1 – Mettre le pied à terre

 

Pour lire la suite :

VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 3 – LIRE LE JOURNAL
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 4 – PRENDRE SA DOUCHE
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 5 – À SON GRILLE-PAIN!
VIVRE AVEC LA DÉPRESSION – CHAPITRE 6 – METTRE SON MANTEAU
Vivre avec la dépression – Chapitre 7 – Franchir le cadre de porte

 

 

 

LdT.

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Source photo : Unsplash

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